Professeur Michel Fontaine

Hommage du Professeur Yves Legeay

Le clinicien talentueux

A nos yeux, l'image de Michel Fontaine reste indissociable du remarquable clinicien qu'il était et du pédagogue hors pair, passé maître dans l'art de captiver son auditoire.

Servi par un physique altier qui forçait immédiatement le respect, nous le revoyons, absorbé, inspecter, palper et ausculter, comme en osmose avec l'animal qu'il examinait. Il savait prendre son temps, distiller parcimonieusement quelques indications, précieuses et rares, qui relançaient l'intérêt et nous laissaient, comme suspendus à ses lèvres, dans l'attente de la suite d'un raisonnement brillant.

Que pouvait-il bien penser dans ces moments de recueillement ?

Il nous a souvent exposé les deux clés essentielles qui ouvraient le chemin de son raisonnement. Pour lui, la quintessence clinique était de passer des symptômes à la représentation des lésions, anatomopathologiques et histologiques. Ce n'est qu'avec cette correspondance et au-delà d'un "diagnostic étiquette" qui ne lui paraissait pas l'essentiel qu'il pouvait réellement étayer le pronostic et argumenter son traitement.

Par ailleurs, il aimait prendre ses distances avec la rigueur cartésienne. S'il ne rejetait évidemment pas les déductions logiques, il n'aimait rien de plus qu'accrocher le fil d'un raisonnement par un apparent détail à partir duquel il savait dérouler le fil d'hypothèses qui nous laissaient le plus souvent pantois et admiratifs. Ce n'est que progressivement que nous avons découvert qu'il était, pour une part, précurseur de l'approche diagnostique "par problèmes", chère à l'école médicale américaine.

L'Homme à l'étroit dans le personnage stéréotypé qui lui collait à la peau

Bien que toujours resté fidèle aux utopies de sa jeunesse, il ne détestait secrètement rien de plus que le personnage stéréotypé dans lequel une grande partie de ses collègues aimait à le réduire.

Le personnage était incontestablement plus complexe et subtil que cette image d'Épinal du révolutionnaire égaré dans un corps enseignant qui avait détesté être bousculé et remis en cause. Secrètement, il aimait aussi, non pas les honneurs mais la reconnaissance de son originalité aux antipodes du stéréotype où ses adversaires aimaient l'enfermer.

Il aimait aussi transcender les clivages politiques. Il faut n'y voir aucune transgression de ses convictions mais bien plutôt l'affirmation qu'il était libre et que l'objectif lui semblait bien plus important que les voies à suivre pour l'atteindre. Ainsi sa rencontre avec Marcel Mérieux et leur vision du développement de l'Afrique telle que concrétisée dans la création de "bioforce" lui semblaient essentielles.

Nous ne l'avons jamais vu en colère et nous cherchons encore les traces de la plus petite irritation. L'homme n'était certainement pas insensible mais il détestait se perdre en invectives. Probablement se faisait-il inutilement du mal à encaisser les contrariétés sans se plaindre mais Il était passé maître dans l'art de laisser chacun de nous s'exprimer.

Yves Legeay (ONIRIS)

Membre du Conseil national de l'Ordre

Hommage du Professeur Jean-Luc Cadoré

Comme beaucoup, j'ai eu la chance de connaître Mr Fontaine. Mais j'ai surtout eu le privilège d'apprendre et d'exercer ma profession à ses côtés et sous son contrôle. L'hommage que je peux lui rendre n'est que la continuité de ce que nous échangions depuis trente cinq ans et de ma profonde admiration et de mon attachement sans faille, gardant en mémoire d'innombrables anecdotes.

Un homme d'abord, de valeur, avec de vraies valeurs

Homme du Nord, mais aussi du Sud, Mr Fontaine était discret, humble, simple mais impressionnant par sa prestance, attentionné et curieux, fidèle, sincère et reconnaissant, très respectueux des hommes, des différences et des idées mais pouvant rester ferme sur ses positions, jamais rancunier même s'il n'oubliait rien, capable de s'engager pour toute noble cause, ayant au fond une sensibilité, qu'il partageait avec son épouse, hors du commun, sensibilité pouvant expliquer ses réserves. Il savait aussi rester secret, toujours à son honneur.

Sa culture socio-politique, son ouverture d'esprit et ses rencontres très plurielles lui ont permis d'évoluer dans des sphères très variées sur des sujets toujours d'importance. La liste serait longue à dresser et peut être aussi que ce qui lui plaisait était cet éclectisme qui lui permettait probablement d'évoluer dans des secteurs, étanches parfois pour chaque protagoniste dans chacun d'entre eux, mais qui pour lui étaient complémentaires et sous tendus par une démarche intellectuelle toujours unique et singulière, avec le souci de la perfection. Certaines actions me semblent pourtant avoir marqué son cheminement sur la toile de fond duquel on y retrouverait un inventaire digne de Prévert : la pathologie infectieuse du cheval mais aussi des volailles et des petits ruminants, la médecine des carnivores et du cheval, la législation, les systèmes experts, le syndicat de l'enseignement supérieur, le Larzac, le CEFALE, Bioforce, les réfugiés politiques, l'Iran, Gaza, le Maghreb, l'Afrique noire, VSF, le vade mecum du vétérinaire ... et la Résistance dans les maquis du Sud.

Un Professeur évidemment

Toutes ses convictions en ma matière, que j'ai partagées d'emblée, étaient écrites dans deux documents princeps : son mémoire lorsqu'il a postulé pour être titulaire de chaire en 1967, et un rapport écrit pour le Ministère avec P Mainguy en 1985. J'ai évidemment beaucoup échangé avec lui sur l'enseignement et la recherche et, avec le recul du temps, sa vision prospective et anticipée s'affirme à l'évidence.

Il a nourri mes réflexions pédagogiques et par ses conseils j'ai pu très tôt mais de façon originale, pas forcément comprise, faire mes premiers pas dans le monde de la recherche. Attaché à ses sources, ses convictions et à son Maître Monsieur Brion, il n'en était pas moins formaliste parfois même s'il était capable de s'autoriser, sinon quelques fantaisies, en tout cas quelque originalité.

Sa démarche pédagogique était fondée sur un accompagnement relativement personnalisé ayant comme objectif la progression de l'apprenant, un vrai partage des savoirs ; il souhaitait éveiller les esprits. Prônant une autonomie proactive, il aimait aussi apprendre à apprendre, laissant de façon habile une certaine part au doute mais avec la certitude que l'essentiel, le fondamental, qu'il aimait tant professer, demeuraient l'observation et la séméiologie.

Convaincu aussi de l'importance de la démarche anatomo-clinique, il appréciait tout particulièrement expliquer la pathogénie et la physiopathologie, fondements incontournables de la médecine. Et puis s'il aimait certes la médecine individuelle, il soulignait déjà, bien avant l'heure, l'importance de cette médecine collective devenue depuis la médecine des populations.

Passionné de pathologie comparée, il lisait énormément et savait synthétiser de façon simplificatrice et compréhensive pour que les étudiants comprennent ; il lui arrivait cependant parfois de présenter des développements de façon tellement magistrale qu'ils n'étaient pas immédiatement accessibles mais qui le devenaient ensuite dans des délais variables.

Et puis c'est à lui que revient l'instauration des présentations de synthèses en salle d'anatomie pathologique et surtout des présentations cliniques, exercice d'enseignement clinique par excellence que nous avons tous maintenu dans nos habitudes et qui n'a pas trouvé d'égal malgré toutes les nouvelles techniques pédagogiques.

On ne peut oublier sa période à la Direction de notre École qui a très probablement marqué un changement : il a ouvert notre établissement sur l'extérieur, comprenant aussi qu'il fallait exercer cette fonction à plein temps ; il a ainsi pu œuvrer pour la mise en place, de façon visionnaire une fois encore, du statut d'enseignant-chercheur qui ne sera officialisé que quelques années plus tard ayant évidemment compris que la Loi Savary s'appliquerait à nos établissements.

Fidèle lecteur du Journal officiel (conformément au programme d'enseignement de la Chaire qu'il dirigeait) il avait un regard vigilant sur la législation et la déontologie qu'il m'avait demandé à son départ de maintenir, ce que j'ai bien sûr fait. C'est ainsi que, très tôt, il s'est intéressé au statut de l'animal et aux considérations éthiques, sujet qui lui tenait à cœur et dont nous parlions encore assez récemment.

Un Maître et un modèle

Il n'aura finalement laissé personne indifférent ... même s'il eut préféré qu'on ne lui tînt pas grief de certaines de ses positions dont il gardait le secret de leurs justifications. Il était et demeurera pour moi un Maître et un modèle qui a nourri mes réflexions et progressions pédagogiques, qui a su sans cesse me conseiller et m'accompagner, avec qui j'ai partagé beaucoup de convictions constituant toujours mes repères et qui m'a fait comprendre qu'il est parfois nécessaire de laisser le temps pour récolter ce que l'on a semé ... Le Mentor -je sollicitais jusqu'à son départ de Lyon ses conseils qui étaient toujours justes et judicieux - qu'il était pour moi me manque déjà, tant notre complicité nous animait.

Un véritable Maître donc, irremplaçable et bien particulier à mes yeux, faisant partie de ces Maîtres inégalables et que l'on ne dépassera pas ... à qui, comme dans le Cercle des poètes disparus, j'aurais aimé lui dire encore " Ô Capitaine, mon Capitaine ... " et que je remercie infiniment pour tout ce qu'il a fait.

Jean-Luc Cadoré (VetAgro Sup)